Arrête de pleurer, ton bébé va le sentir, et. Et quoi ? C’est une vraie question : qu’est-ce qu’on transmet ? Qu’est-ce qui reste ?
Pour commencer, il y a ces photos. De mon arrière-arrière-grand-mère Grete, dernière femme juive de ma lignée, je ne connaissais qu’une inscription au dos d’une vieille photo sépia : La mère de Papy dans son pensionnat à Wykofer. L’écriture de mon père. Quand j’ai eu envie de partir à sa recherche, j’ai d’abord découvert un album de photos d’enfants jouant sur la plage. Des enfants juifs, puisque son pensionnat s’adressait aux enfants juifs, dans les années 1930, jouant sur la plage de Wyk auf Föhr, Wyk sur l’ile de Föhr, en Allemagne, la Wykofer de la mémoire familiale.
Sur les premières pages du bel album aux pages noires, vingt-trois photos prises par mon arrière-grand-père racontent la grande inondation de 1930. Vingt-trois images de vagues en noir et blanc et de silhouettes floues qui les regardent.
Après la furie l’eau redevient calme, lisse huile, les enfants recommencent à jouer et on reste là, alors comme aujourd’hui, avec nos bottes de pluie, à se demander comment on va faire pour tout reconstruire mais en mieux cette fois. On retrouve des lambeaux de photos toutes effacées, souvenirs qui ne veulent plus rien dire maintenant que l’image a disparu, maintenant que la dernière couche sur le support baryté ne raconte plus, en négatif, que la violence de l’eau et la destruction qu’elle a laissée derrière elle. L’eau s’est infiltrée partout, l’eau qui développe mes cyanotypes et fait apparaitre, alchimiste, leur bleu profond et l’eau trop calcaire qui les efface aussi, l’eau qui crée et l’eau qui détruit, l’eau qui dépose strates successives les souvenirs comme sédiments dans cette archéologie des sentiments* qui révèle la mémoire tout à la fois individuelle et collective et, la mettant à jour, la travaille et la transforme comme ces images qui n’ont plus rien à voir aujourd’hui avec celles de l’album.
Et dans cette recherche sans aboutissement d’un lexique familial qui soit aussi un point d’ancrage, une terre où plonger mes mains, la grossesse devient le point de départ d’un voyage où tout est lié, l’enfant qui grandit dans mon ventre et les enfants de Wyk qui font des roulades sur la plage, et les enfants de 2024 qui jouent entre les bombes, l’histoire de ma famille et celle du XXè siècle avec ses exodes successifs, la folie des hommes d’hier et celle des hommes d’aujourd’hui. Avec entre les mains ces images prises presque cent ans auparavant, je tremble et je pleure parce que, même si on n’y voit que des enfants qui jouent et des vagues un peu hautes, ce qu’elles racontent, c’est la submersion du nazifascisme, une Europe (encore ! toujours !) au bord du gouffre, la violence de ce monde qu’on habite et la folie romantique que c’est, d’y amener d’autres humains.
*La formule est de Gabriele Stabile.